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Le mercredi 30 juillet 2014

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Pourquoi la Caisse persiste-t-elle à se mettre la tête dans le sable?

Les auteurs invités sont Éric Pineault, professeur de sociologie à l’UQAM et François L’Italien, Doctorant en sociologie à l’Université Laval.

Le soutien de la Caisse de dépôt et placement au développement des sables bitumineux est paradoxal. Alors que Québec a adopté en 2007 une stratégie visant à réduire l’émission des gaz à effet de serre et qu’un vaste mouvement de contestation des énergies fossiles s’organise en Amérique du Nord, la Caisse réaffirme que sa politique de placement n’est commandée que par la recherche de rendement.

La société québécoise a-t-elle perdu le contrôle des orientations de son «bas de laine»? C’est la question que nous avons posée la semaine dernière à travers une note de recherche publiée à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) sur les placements de la Caisse de dépôt et placement du Québec dans l’industrie des sables bitumineux. À voir la réaction de la Caisse à la publication de cette note, il semble visiblement que ce soit le cas.

En effet, la Caisse a alors réaffirmé que sa politique de placement n’était commandée que par la recherche de rendement. Or, cette position nous apparaît comme une application étriquée du mandat de la Caisse. Elle fut constituée comme un levier de développement économique du Québec et comme un fonds devant faire fructifier de manière stratégique notre épargne collective. Si l’objectif n’était que de faire grossir le bas de laine, pourquoi ne pas avoir confié les flux d’épargne à des gestionnaires indépendants en vue d’un placement passif de type indiciel, comme le fait le Régime de pensions du Canada (RPC)?

Parce que les dirigeants de la Caisse ont longtemps cherché à faire tenir les deux volets du mandat dans une politique cohérente de développement du Québec, comme en témoignent les exemples du financement des installations hydroélectriques, ainsi que de nos infrastructures sociales lors de la Révolution tranquille. Mais depuis l’échec de sa politique d’appui aux rêves de grandeur du Québec inc., à la fin des années 1990, on a tenté de neutraliser la Caisse comme outil d’intervention économique au Québec. Avec Henri-Paul Rousseau, la politique de placement a perdu sa direction économique pour adopter une orientation financière: le rendement. Or, force est de constater que ce glissement est fondé sur un paradoxe et pose une série de questions décisives pour l’avenir économique du Québec.

Le paradoxe de l’orientation financière en action

L’orientation financière de la Caisse impose un mode de gestion particulier de notre épargne capitalisée. Disons-le d’emblée: les gestionnaires de la Caisse sont compétents dans leur domaine d’expertise: la gestion d’un portefeuille d’actifs diversifié en vue d’en maximiser le rendement. Ils expliquent leurs activités dans ce vocabulaire du rendement lorsqu’ils communiquent avec la société québécoise, ils sont rémunérés avec des bonus en fonction de leur capacité à battre l’indice, leur vision du monde n’est pas économique, elle est financière, et actuellement, ni les déposants ni le gouvernement du Québec ne leur demandent de faire autrement.

La Caisse est en effet gérée à l’intérieur des cadres fixés par les modes et tendances de la communauté financière des grandes places boursières de la planète. En 2006-2007, la mode était aux produits structurés adossés à des actifs: la Caisse était là. En 2008, avec l’effondrement de ces produits et la faible performance des bourses d’actions, la mode a été au jeu de casino sur les marchés des produits dérivés, dont les produits pétroliers: la Caisse était là. Et aujourd’hui, nous l’avons montré, le goût du jour au Canada est le boum des sables bitumineux. Et la Caisse est là.

Un soutien paradoxal

Or, en ciblant les placements de la Caisse dans les sables bitumineux, nous avons montré que cette recherche exclusive des rendements exerce, paradoxalement, une fonction de développement économique majeure. En effet, la Caisse agit dans ce secteur en véritable pilier à travers une part importante de ses placements en actions. Comme le montre le tableau ci-dessous, au 31 décembre 2011, la Caisse détenait un important portefeuille de titres dans le capital d’entreprises au coeur du complexe des sables bitumineux. Elle y occupe aussi une place importante dans la controversée Enbridge, appelée à jouer un rôle déterminant dans le développement du secteur.

Exercé sous le couvert d’une politique de rendement, ce soutien au développement des sables bitumineux est paradoxal et nous semble problématique. Alors que le gouvernement du Québec a adopté en 2007 une stratégie visant à réduire l’émission des gaz à effet de serre, alors qu’un vaste mouvement de contestation des énergies fossiles s’organise en Amérique du Nord et prend pour cible les projets d’oléoducs d’Enbridge à l’ouest (Northern Gateway) et à l’est (Trailbreaker), la Caisse persiste à se mettre la tête dans le sable. Il nous semble donc important de déboulonner le mythe de la «neutralité» de cette poursuite de rendement, qui ne cesse de produire des effets délétères sur notre économie, notre habitat naturel et notre société.

Le fétichisme du rendement

L’annonce de «rendements» par la Caisse où est déposée une partie significative de notre épargne collective peut paraître rassurante pour ce nombre croissant de Québécois qui s’approchent de la retraite. Surtout dans un contexte où un climat d’insécurité concernant leurs rentes s’est développé et est entretenu de diverses manières. Par un effet psychologique typique, plus le sentiment d’insécurité économique va s’intensifier, plus s’imposera l’importance d’aller chercher du rendement. Telle est la fonction fétichiste du rendement financier. Une richesse virtuelle compense une situation d’insécurité présente.

Mais le fétichisme du rendement purement financier va beaucoup plus loin. Un vieux dicton veut que l’argent ne pousse pas dans les arbres et qu’il ne fasse pas de petits. Du point de vue économique, un rendement n’est qu’une façon de prélever sur une activité économique réelle (celle des gens qui travaillent et consomment) une part de revenu. Du point de vue macroéconomique, on espère que ce prélèvement correspond à une part raisonnable des gains ou de la croissance de l’activité réelle. On souhaite que cette ponction financière n’ait pas pour effet d’écraser ou de handicaper le développement de l’économie réelle sous-jacente. Cela est d’autant plus important que la valorisation financière est essentiellement une ponction sur la croissance future de l’économie réelle.

Même en finance, on n’échappe pas à cette loi économique du capitalisme énoncée par Friedman: «There is no free lunch.» Avec quelle activité voulons-nous donc nous payer nos retraites? Quelle économie de demain voulons-nous produire par nos politiques de placement aujourd’hui? Au moment de la création de la Caisse, ce sont des questions auxquelles Jacques Parizeau soumettait des réponses claires et précises qui ralliaient une majorité de Québécois autour d’un projet de développement collectif. Or, la direction actuelle de la Caisse ne donne pas de réponses claires et précises à ces questions aujourd’hui.

Retour à une vision économique et écologique

Dans notre note de recherche, nous avons présenté une vision économique qui pourrait orienter la politique de placement de la Caisse. Elle renoue en partie avec l’idée à l’origine de cette institution: faire de notre épargne collective un levier de développement économique collectif. En 1965, notre souveraineté économique passait par le développement de notre potentiel hydroélectrique et par l’autonomie financière de l’État québécois, afin qu’il puisse procéder aux investissements publics nécessaires à la Révolution tranquille. L’électrification de notre base énergétique nous place aujourd’hui en position favorable pour nous engager collectivement dans une transition écologique de notre économie.

Grâce à notre hydroélectricité publique, la moitié du chemin est fait. Il s’agit maintenant de terminer la décarbonisation de notre économie par le truchement d’une politique industrielle de transition, où le secteur public aurait un rôle central à jouer. Utilisons les gains économiques de ces rendements écologiques pour générer la rente financière de demain. Voilà l’esprit et la lettre de notre rapport. Cette logique de repositionnement de la Caisse s’imposerait aussi au secteur des ressources naturelles, afin de transformer la politique de «bar ouvert» du Plan Nord actuel, en politique de partage collectif et de contrôle public de ce développement.

La vision de transition écologique de notre économie dépasse le seul secteur de l’énergie, elle concerne la façon dont nous produisons nos biens de consommation et nos services, construisons nos maisons et nos édifices, organisons notre territoire et nos déplacements. Les besoins de financement de l’investissement sont importants et les «gains» économiques potentiellement importants. Évidemment, la Caisse ne pourra demain matin retirer toutes ses billes des secteurs carbonifères pour les placer dans des occasions d’investissements qui, actuellement, n’existent pas encore. Il s’agit de les provoquer et de les structurer dans le cadre d’une politique de transition écologique et solidaire plus large. Et l’avenir se situe là, pas du côté des «fossiles».

Pour lire le texte original, on va sur le site du quotidien Le Devoir.

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